Le Temps d’Attendre

ou la chambre humaine.

« C‘est une réalisation vraiment intéressante mais je ne la comprend pas […] maintenant que je sais, je comprends que c‘est des fenêtres que je vois […] Maintenant ça devient plus clair la photo, je le vois mieux, je le vois, je le reconnais mais je le comprends pas […] je cherche a comprendre comment les images qui sont derrière la lumière arrive a se projeter là […] je suis obligé de l’admettre parce que je le vois […] ça j’ai l‘impression que je le reverrais jamais […] j‘ai compris maintenant […] Je suis heureux que vous me l’ayez fait voir ».

Les propos de l’ homme qui est installé dans sa chambre obscurcie sont ceux d‘un être qui vient de prendre conscience de la nature des images. Son bonheur est le dessillement de son esprit autant que de son regard. Quelle expérience a-t-on conduit pour parvenir a un tel degré d‘humanité ? L’expérience de la camera obscura : une boîte suffisamment vaste pour contenir un homme, est hermétiquement close à l’exception d’ un minuscule trou ménagé sur l’une de ses faces. La lumière y pénètre proportionnellement aux obstacles qu’elle rencontre entre sa source (le soleil) et l’orifice. Ainsi un paysage présentera des arbres ou des maisons entre les deux points. Une fois passée par l’orifice, la lumière se diffracte a l’intérieur de la boite et projette sur la face opposée l‘image de l’extérieur, inversée haut-bas et droite-gauche, en couleur. Cette projection est d‘une intensité lumineuse variable, son flot est continu. Du cinéma à l’état sauvage : la projection du réel s’effectue de façon primitive sans que rien ne l’enregistre. Si l’on souhaite enregistrer cette projection continue, et donc la fixer, il faut prévoir un support photosensible sur la face de la camera obscura qui reçoit l’image. Dès lors, on obtiendra grâce a divers procédés (chimie argentique notamment), une empreinte qu’il faut ensuite développer dans un bain chimique. On fera alors de la photographie*. Ce dispositif originel de captation d’image remonte bien plus loin dans le temps. Dans le fameux mythe de la caverne de Platon, les hommes enchaînés dans la grotte ne pouvaient contempler du monde réel que les ombres projetées sur la paroi de leur geôle. Métaphoriquement, l’homme apparaît avant tout prisonnier des images et des illusions de la représentation – privé de toute expérience concrète du réel. Mais cette allégorie de l’aliénation s‘est inversée au XVIIe siècle, lorsque les chambres noires à taille humaine ont été construites pour faciliter le travail des dessinateurs. Disposée dans un paysage, la chambre dans laquelle s’est glissé l’artiste reçoit une image de la nature dont l’homme trace les contours. La machine sert désormais à libérer l’homme du travail d’observation. Mais surtout l’image projetée lui offre une restitution du réel selon des conventions perspectives que nous admettons désormais tous comme naturelles. C‘est ainsi, dans la chambre obscure, qu’est enfermé le secret tout entier de la représentation du monde. L‘ idée du collectif Ohm-art consiste à transposer cette technologie a l’échelle de la chambre d’un patient du centre hospitalier, de lui faire vivre « en direct » la projection a l’intérieur de sa chambre obscurcie et ouverte par un petit oculi sur le monde extérieur. La magie opère lentement : le paysage se projette à faible intensité sur le mur et le sol de la chambre, le patient peine a distinguer les formes puis peu à peu commencent à percevoir le phénomène physique. L‘image des bâtiments envahit doucement la chambre, celle des nuages qui passent paisiblement déroule sur le sol. L‘image des bâtiments envahit doucement la chambre, celle des nuages qui passent paisiblement déroule sur le sol. Un opérateur son à l’extérieur de la chambre dialogue avec le résident par un micro. Le patient peine à comprendre le sens de l’expérience et décrit, plein de bonne volonté, le noir qui l’entoure. Puis, peu a peu, la bande-son du dialogue rejoint le flux de la lumière, les deux hommes commencent a se comprendre, la magie opère. Le résident de la chambre s’étonne, s’agace de voir sans comprendre puis, progressivement, distingue en même temps qu’il réfléchit au phénomène physique dont il est le témoin. Magnifique expérience. Nous assistons en direct à l’émerveillement face au phénomène physique de l’image. Incrédule, le patient est guidé dans son raisonnement par l’opérateur, et la discussion s’engage sur la nature de l’art et sa correspondance avec les mystères de la lumière. La performance photographique est ici d‘une profonde générosité, elle associe le fondement même de l’histoire de la représentation a l’éveil de la conscience.

*Ou bien aujourd’hui, il faut faire usage de capteur numérique et enregistrer les valeurs proportionnelles à la lumière, elles seront restitués par une images comme au dos de votre appareil photo numérique.

Michel Poivert